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Deux Enfances




Auteurs: Nina et Rei Asaka
Genre: Drame

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Avant-propos



Cette histoire est celle de deux soeurs séparées dès leur naissance, qui vont vivre "deux enfances" très différentes, en ignorant tout de l'existence l'une de l'autre jusqu'à l'âge de dix et onze ans...

Le 28 juillet 1958, Yoko Asaka donne naissance à Fukiko, sa première fille. Mais le bébé est séparé de sa mère et est aussitôt adopté par son père biologique, M. Ichinomiya, et par sa femme légitime.

Mme. Asaka continue à voir M. Ichinomiya, chez qui elle travaillait comme domestique avant de tomber enceinte. Pour elle, c'est une histoire d'amour. Pour lui, une simple aventure...

Lorsque, le 25 décembre 1959, naît une seconde petite fille, Rei, M. Ichinomiya décide que celle-ci restera vivre avec sa mère, avec laquelle il vient de rompre. Et il pense en être quitte avec son devoir en lui versant une somme convenable chaque mois pour élever sa seconde fille.

Ainsi, deux petites filles vont grandir sans se connaître, dans deux quartiers bien différents de la métropole de Tokyo. Et dans une vie, elle aussi, bien différente...


1 . Fukiko août 1963


" Fukiko "


Fukiko, cinq ans. Une ravissante petite fille aux longs cheveux blonds roux retenus par un ruban, des cheveux torsadés, coiffés à la perfection par les soins d'une domestique à son service. Des yeux marrons verts très expressifs. Habillée d'une robe bleue, la taille serrée par une ceinture.
Elle faisait penser à une poupée de porcelaine.

Le jouet qu'elle tenait contre elle en était une, justement. Une coûteuse poupée que son père avait achetée à Paris pour son anniversaire qui avait été fêté récemment. Elle avait les cheveux bruns, la bouche rouge et des yeux bleus. Fukiko l'adorait. Elle s'appliquait à donner à manger à la poupée, une somptueuse dînette en porcelaine, cadeau de sa tante, la soeur de sa mère, devant elle. Elle tendait la cuillère vers la poupée puis lui donna à boire et lui essuya la bouche. Comme la poupée était sensée être un bébé, Fukiko la prit contre son épaule pour lui faire faire son rot. Puis, elle la déshabilla et la mit au lit.

Elle se leva et se dirigea vers le grand aquarium où nageaient des poissons exotiques de toutes les couleurs. Il ne leur avait pas été donné à manger, la salière était au même emplacement que la veille. Fukiko appela sèchement un domestique et lui ordonna de nourrir les poissons. Confus, le domestique s'exécuta puis la petite fille le congédia avec autorité.

L'enfant ignorait qu'elle avait été adoptée par cette famille aisée qui la choyait et la gâtait. Cependant sa mère, Mme. Ichinomiya, ne s'occupait guère de la petite fille et c'étaient les domestiques qui pourvoyaient à ses besoins et un précepteur qui, déjà, faisait son instruction. Fukiko était fière de son "rang". Elle avait déjà assisté à des réceptions où ses parents la présentaient aux invités qui s'extasiaient devant une jolie petite fille si bien élevée.

Ses parents, M. et Mme. Ichinomiya, ne lui avaient jamais parlé des causes de son adoption, qui auraient été incompréhensibles pour une enfant de cinq ans. Fukiko était en réalité la fille biologique de M. Ichinomiya et de son ancienne maîtresse, Yoko Asaka, qui avait été domestique au manoir. M. et Mme. Ichinomiya avaient déjà un fils de huit ans lorsqu'ils avaient adopté Fukiko, bébé. Fukiko aimait bien son frère de treize ans, mais elle ne savait pas qu'elle avait, ailleurs, dans la même ville, une soeur cadette et surtout une mère biologique qui chaque jour s'enfonçait dans la mélancolie et la douleur, d'avoir été séparée de sa fille aînée.


2 . Rei août 1963


" Ohayo "


La petite fille n'arrivait pas à s'habituer à ce nouvel appartement. Elle allait de pièce en pièce, de ses petits pas un peu lents, pour essayer de s'y habituer. Ses grands yeux bleus, qui lui mangeaient son petit visage triangulaire, s'appliquaient à voir et revoir les trois petites pièces dans lesquelles sa mère avait dit qu'elles allaient désormais vivre. Elle allait aussi sur le balcon. Là, elle se sentait mieux... Si la vue du troisième étage donnait sur le parking de l'immeuble, quelques arbres en-dessous donnaient une touche plus gaie. Rei ne trouvait pas cette pièce à vivre, qui servait à la fois de cuisine et de salon, ni ces deux chambres minuscules, très agréables. Elle "devait" s'y plaire, pourtant. Sa maman le lui avait expliqué gentiment. Mais alors, pourquoi avait-elle les larmes aux yeux en lui disant cela ?

D'aussi loin que la petite Rei pouvait se rappeler, elle avait toujours vu sa mère pleurer. Mme. Asaka ne se cachait pas pour pleurer et pleurait devant son bébé, et ensuite sa petite fille... Elle ne pensait pas à protéger l'enfant, à le tenir loin de ses problèmes d'adulte qui s'appelaient déception, chagrin d'amour... Mais par ailleurs, elle était très douce avec la petite Rei, ne se mettait jamais en colère et savait lui donner beaucoup d'amour.

De l'amour, elle en avait à revendre, Yoko Asaka. Elle reportait tout celui qu'elle aurait donné au père de sa fille, et à la fille aînée qu'elle s'était résignée à faire adopter, sur sa cadette. Et la petite, d'instinct, malgré ses quatre ans, lui rendait une tonne d'amour en retour... Comme si elle sentait que sa mère avait besoin de cela par-dessus tout...

Rei était un peu trop sage pour son âge... Elle n'était pas bruyante, pleurait rarement et ne faisait pas de caprices. Elle tenait compagnie à sa mère dans ce monde à part fait de tristesse et de larmes, ses grands yeux ouverts regardant au loin, perdus dans le feuillage des arbres du dehors...

Le plus grand bonheur de la petite Rei était, le matin, le moment où sa mère la réveillait. "Ohayo..." Pour ce doux bonjour matinal, Mme. Asaka s'allongeait à côté de sa fille pas encore complètement sortie du sommeil et l'embrassait de tout son amour. Souvent, ce baiser du matin avait encore le goût des larmes versées pendant la nuit, et il éveillait ainsi Rei à un monde de douceur triste, de mélancolie...


3 . Fukiko 1964


"Fukiko et les cours"


Fukiko avait cours avec son précepteur. Elle n'aimait pas beaucoup ça et préférait courir et se baigner dans la piscine. Malgré tout elle avait de bonnes notes parce qu'elle était très intelligente. Fukiko n'apprendrait la valeur des études que plus tard. La leçon de mathématiques terminée, la petite fille mit son maillot de bain et piqua une tête dans la piscine. Elle nageait comme un poisson. La domestique chargée d'elle s'inquiétait, elle ne voyait pas réapparaître Fukiko. Elle s'apprêtait à donner l'alerte mais Fukiko réapparut à la surface, elle nagea avec grâce vers le rebord de la piscine où elle joua et replongea plusieurs fois.

Une fois son bain terminé la domestique l'enveloppa dans une grande serviette de coton. Elle se reposa dans un des sièges placés près de la piscine. Un autre domestique lui apporta une boisson et un parasol pour protéger sa peau blanche et délicate du soleil. L'après midi passa. Fukiko s'était endormie. Elle s'éveilla et rentra dans la maison où on lui servit à manger. Une tortue avançait lentement dans le jardin et Fukiko joua avec l'animal, s'amusant avec une branche à faire rentrer les pattes ou la tête ridée, puis elle la retourna sur sa carapace. L'animal se débattit, tentant de se remettre sur le ventre.

Fukiko avait des coups de soleil. Une troisième domestique la déshabilla et la lava à l'eau fraîche, et la badigeonna de bia fine (Nom japonais pour la crème Biafine). En robe de chambre elle jouait distraitement avec les poissons exotiques. Puis, fatiguée, elle s'endormit sur son lit, sa poupée préférée près d'elle.

Vers 19 h. elle fut habillée, du brillant rose fut mis sur ses lèvres, ses cheveux torsadés et rassemblés avec des rubans de la même couleur que sa robe. Elle descendit dans la salle à manger, où étaient déjà ses parents et son frère aîné, Takashi, 14 ans. C'était un bel adolescent brun aux cheveux courts qui n'avait qu'une seule passion, la voiture et la vitesse; il ne manquait jamais une course de Formule 1 à la télévision. Le repas se déroula dans le plus grand silence. Après le dîner M. Ichinomiya lisait le journal ou allait dans son bureau, terminer des comptes pour son entreprise ; Mme. Ichinomiya cousait ou brodait sous une lampe, tandis que son frère faisait ses devoirs ou bien jouait à des jeux vidéos dans sa chambre.

Sa mère la coucha dans son lit, la borda et lui raconta une histoire. Fukiko voyait peu sa mère, occupée par la charge que représentaient les oeuvres caritatives dont l'entreprise de son époux s'occupait. Fukiko aimait ce moment privilégié avec elle avant de s'endormir.Sa mère éteignit la lumière. La petite fille sombra bientôt dans un profond sommeil.

A côté des cours dispensés par le précepteur, s'ajoutèrent bientôt des leçons de piano et de violon. Fukiko excella bientôt dans le jeu des deux instruments. Elle jouait des petites pièces de Jean-Sébastien Bach, de Mozart. Des cours de maintien et de danse classique intégrèrent ce programme. A l'âge de sept ans, Fukiko était une fillette gracieuse. Elle se déplacait avec légèreté et aisance et elle était d'une grande assurance.

La petite fille fut inscrite dans un pensionnat privé en Suisse, pour ses études de l'école primaire. Elle y avait son groupe d'amies qu'elle menait à la baguette et qu'elle dominait de son autorité. Elle était la première dans bon nombre de matières scolaires, ses professeurs étaient très contents d'elle.

Pour les vacances, l'été, elle retournait au Japon. C'était la fin juillet et Fukiko souffla les huit bougies de son gâteau d'anniversaire.


4 . Rei 1964


" Le petit chat "


Après son expérience chez les Ichinomiya et les naissances de Fukiko et de Rei, Mme. Asaka avait décidé qu'elle ne retravaillerait plus jamais comme employée de maison. Les humiliations répétées de la part de Mme. Ichinomiya, qui se croyait supérieure à tout le monde, d'une part, et surtout l'impossibilité d'avoir des rapports d'égalité avec l'homme qu'elle avait aimé et aimait encore, l'avaient écoeurée de ce métier. Aussi, depuis la naissance de Rei, avait-elle été successivement hôtesse dans un bar, puis vendeuse, pour ensuite travailler dans une usine de confection.

Cela voulait dire qu'elle partait tôt le matin et revenait tard le soir, ce qui faisait que Rei, à cinq ans, se trouvait souvent seule dans le petit appartement, en-dehors des journées pendant lesquelles elle allait au jardin d'enfants.

Sage, la petite fille seule dans l'appartement ne faisait pas de bêtises et jouait toute seule, avec ses peluches qu'elle préférait aux poupées, en attendant le retour de sa mère. Mme. Asaka était heureuse de voir sa fille, si petite, déjà si raisonnable. Derrière cette sagesse était en fait une grande tristesse.

La mère et la fille avaient aussi leurs moments de bonheur, -un bonheur empreint d'une douceur un peu triste... Ainsi, Mme. Asaka amenait souvent sa fille se promener, le soir à la belle saison, sur une plage proche qu'elle aimait bien. Elle était venue là, autrefois, avec le père de ses filles au temps où il s'intéressait à elle et où elle pensait encore pouvoir vivre, dans l'avenir, avec lui. Le coucher de soleil, sur cette plage "spéciale" pour elle, était si beau qu'elle y revenait sans trop de tristesse avec sa fille cadette. Elle apprenait ainsi à Rei la beauté triste des jours qui meurent...

Un soir d'été, pendant que toutes deux regardaient en silence le soleil descendre vers la mer et disparaître, un petit chat, tout maigre et le poil hérissé, s'approcha d'elles. Visiblement, vu son piteux état, il était abandonné.La petite fille, d'instinct, trouva les gestes protecteurs qui rassurèrent le petit animal blessé par la vie. Elle le prit dans ses bras fragiles, et le serra délicatement contre elle pour qu'il sente sa chaleur. Puis, gentiment, elle caressa la petite tête tigrée. Le chaton ronronna enfin...

Mme. Asaka, émue par le tableau charmant que faisaient son enfant et l'animal, proposa à Rei d'emmener son chaton dans le petit appartement.

Ce petit compagnon à quatre pattes, plus fragile qu'elle, pourtant si fragile, fut une petite bulle de bonheur pour Rei...


5 . Fukiko, 1965


"Etre la meilleure partout"


Fukiko avait une rivale .

Elsa Lecter était très bonne en géographie. Plusieurs fois, elle avait eu de bonnes notes. Pendant la pause, Fukiko renversa de l'encre dans le cahier de la fillette.

De retour en classe, Elsa ne put que constater les dégâts. Fukiko jubilait tandis qu'Elsa pleurait et, déjà maîtresse d'elle-même, elle n'en laissait rien paraître. Un examen de géographie avait eu lieu le lendemain et Elsa avait demandé à une de ses camarades de lui prêter ses cours.

Ce fut Fukiko qui eut la meilleure note pour cet examen et elle savoura son triomphe avec joie.

A un match de tennis, furieuse de ne pas avoir remporté le set, Fukiko jeta sa raquette par terre et la piétina. Ses camarades tentèrent de la calmer mais, hors d'elle, elle quitta le court. Le match fut interrompu. Des élèves de sa classe commençaient à parler d'elle négativement.

Un exposé d'histoire sur la Révolution française devait être fait pour être présenté dans une quinzaine de jours. Fukiko choisit comme partenaire Fiona Carter, mais celle-ci refusa. Fukiko haussa les épaules et son choix se porta sur Sarah Lelong. Travaillant d'arrache pied pour cette affiche qui fut prête à temps, elles furent troisièmes sur huit équipes. Fukiko déchira l'affiche sous l'oeil étonné de Sarah qui ne comprenait pas sa réaction.

Habituée à voir son père réussir dans ses affaires, Fukiko tentait d'avoir la même attitude. Ce qu'elle ne supportait pas, c'était de perdre. Il lui fallait être la première coûte que coûte. Elle refusait d'être la dernière, comme elle disait.

Ses bonnes notes lui permirent de passer en classe supérieure. Mais son caractère ambitieux et intransigeant resta le même.

Fukiko passait toutes ses vacances scolaires au Japon , dans le "manoir" de la famille Ichinomiya, dont elle était la princesse .


6 . Rei, 1965


"Première rencontre avec la mort"


Pendant l'année où la petite Rei eut la compagnie du petit chat, elle vécut très heureuse, prenant soin de lui, partageant ses jeux avec une peluche vivante. Le chat était sin seul vrai ami, en-dehors de sa mère qu'elle considérait un peu comme une amie... Car elle aussi, il lui fallait prendre soin d'elle, la consoler d'un baiser ou d'un câlon lorsqu'elle voyait des larmes dans ses yeux, et l'aider au mieux dans la maison. Mme. Asaka sombrait de plus en plus, chaque jour, dans la profondeur de la dépression. L'abandon de sa fille aînée la tourmentait. Pourquoi avait-elle accepté ? Si elle avit pu élever ses deux fillettes, ensemble, dans son appartement, elle aurait été à nouveau heureuse. Mais pas question, bien sûr, que les Ichinomiya lui rendent la petite fille, qui avait maintenant dans les huit ans. Celle-ci, qui avait été adoptée dès sa naissance, vivait à l'abri du besoin dans la famille Ichinomiya, en croyant que Mme. Ichinomiya était sa mère.

Mme. Asaka savait son ancienne patronne incapable de donner à son enfant tout l'amour qu'elle, elle était capable de donner à Rei. Et c'est surtout pour cela qu'elle était malheureuse... Vivre dans un milieu plus qu'aisé est une chose, certes, importante pour une enfant de sept ou huit ans ; mais reçevoir beaucoup d'amour est une chose encore plus importante, -vitale.

Mme. Asaka savait, par une femme de chambre du manoir Ichinomiya qui avait été son amie et qu'elle voyait quelquefois, que Fukiko avait été envoyée en pension en Suisse, pour étudier, alors qu'elle n'était qu'à l'école primaire. Une enfant si jeune en pension, cela lui paraissait absurde ...

Rei reçevait de l'amour de sa mère, et le lui rendait dans ce drôle de rapport inversé, où la fille protégeait la mère... Mûre pour son jeune âge, Rei protégeait sa mère, son petit chat... déjà maternelle.

Un après-midi, en rentrant du jardin d'enfants sous la pluie, accompagnée d'une voisine qui la ramenait chez elle les jours où Mme. Asaka travaillait, Rei vit son chat, mort, allongé sur le bord de la rue, -un peu comme s'il dormait de tout son long. Mais il pleuvait... Elle comprit immédiatement. La femme dût arracher la petite fille au chat, auquel elle s'aggripait en pleurant, à genoux dans la rue. De force, elle la ramena chez elle où, au lieu de la laisser seule, elle resta pour la consoler en attendant le retour de la mère.

Rei fut inconsolable de cette première rencontre avec la mort dans sa petite vie. Elle pleura une semaine entière, incapable de manger ni même d'aller au jardin d'enfants.

Le front contre la vitre, des cernes sous ses yeux bleus, elle regardait les branches vertes à travers la fenêtre et se demandait pourquoi... Pourquoi on vit, pourquoi on meurt... A six ans seulement.


7 . Rei, 1968


"Un père"


Rei n'eut pas la chance de trouver une véritable amie pendant ses années d'école primaire. A l'école, c'était une petite fille solitaire qui ne se mêlait que très rarement aux jeux des autres. Elle ne parlait pas beaucoup, même pendant les heures de classe où pourtant, elle était une très bonne élève, brillante même. Les autres enfants la remarquaient à cause de cela, et aussi à cause de sa beauté saisissante. Avec ses cheveux blonds qui lui descendaient en boucles un peu sauvages jusqu'à mi-dos et ses grands yeux clairs, Rei était une ravissante petite fille.

Mais, malgré l'affection que pouvaient lui manifester, timidement, les petites filles de l'école primaire de son quartier, Rei ne cherchait pas à se lier davantage avec elles. Elle était assez sauvage, en fait. Et puis, elle réalisait que sa vie était différente de celle des autres petites filles, qui, elles, avaient un papa et une maman dans leurs maisons. Rei, elle, était consciente de vivre dans un "monde à part" avec Mme. Asaka .

Elle recherchait aussi la solitude par goût. Peu de temps après la perte brutale de son petit chat, Rei avait découvert les plaisirs de la lecture. La petite fille pouvait rester des heures plongée dans un livre, dans la solitude calme de l'appartement, en attendant le retour de sa mère. Assise devant la fenêtre du salon, qui était l'endroit le plus clair et d'où elle pouvait voir la verdure en contrebas, adossée contre le mur, son livre posé sur ses genoux repliés, la petite Rei s'évadait et devenait, pour quelques heures, une personne différente qui vivait des aventures merveilleuses ou tragiques, selon l'histoire qui était écrite dans les pages .

Lorsque Mme. Asaka rentrait, de plus en plus fatiguée, de son travail, elle était heureuse de trouver sa petite fille si sage. Elle ne remarquait pas que le regard bleu avait pris une teinte triste un peu grise, que Rei garderait toute sa vie. Rei, désolée, voyait que sa mère n'était pas heureuse et en souffrait... Et maintenant,avec l'assurance de ses huit ans et demi trop sérieux, elle voulait savoir la raison de la tristesse maternelle.
Avec cette douceur qui était naturelle chez elle, elle questionna Yoko Asaka ...

Yoko Asaka ne chercha pas à lui mentir. Elle était trop profond, maintenant, dans son chagrin, pour ne pas dire la vérité à sa fille. Elle lui parla comme si elle avait parlé à une amie, à une adulte, qu'à une enfant. Ainsi, Rei apprit tout de la malheureuse histoire d'amour entre sa mère et le riche M. Ichinomiya. Yoko Asaka promit à sa fille une rencontre avec son père, dans quelques temps. M. Ichinomiya demandait, quand même, de temps en temps des nouvelles de la petite Rei à son ancienne maîtresse. Une rencontre était donc possible.

La seule chose que Yoko Asaka cacha à sa fille fut l'existence de sa soeur aînée. Parler de la petite fille qu'elle avait abandonnée lui faisait trop de chagrin... Elle mourait, chaque jour un peu plus, de cet abandon qui était la blessure de son âme...

Rei savait seulement que son père avait deux enfants avec sa femme légitime, un garçon de 18 ans et une fille de 10 ans. "Un an à peine de plus que moi", pensait la petite fille aux yeux trop sérieux en regardant le vert par la fenêtre du balcon ...

Rei rencontra M. Ichinomiya à plusieurs reprises. Les rencontres avaient lieu dans des endroits "neutres", selon la volonté de l'homme d'affaires. Quelques heures volées à une autre vie, quelques minutes de discussion un peu bloquée, convenue, qui avait lieu dans le bar d'un hôtel pour touristes ou dans un salon de thé. M. Ichinomiya, s'il questionnait Rei avec gentillesse sur ses succès scolaires, avait cependant une attitude hautaine, et même méprisante, envers Mme. Asaka ; - l'attitude d'un ancien patron vis-à-vis d'une domestique. Yoko Asaka, elle, restait paralysée devant cet homme; son amour pour lui, encore vivant, lui retirait tous ses moyens et elle parlait à peine, répondant aux questions de l'homme par des "oui" très courts ou même hochant simplement de la tête. Même si cet homme s'adressait à elle gentiment et la congratulait pour son travail scolaire, la petite fille ne pouvait se résoudre à le considérer comme son père. Cet homme qu'elle ne verrait que de temps en temps resterait un étranger pour elle, - elle en était sûre. Et puis, c'était lui qui était la cause que sa maman pleurait tout le temps, alors ...

Rei pensait à son père sans aucune affection .

Par contre, elle rêvait souvent, comme elle rêvait aux héroines des livres qu'elle aimait tant, à l'autre petite fille. A la fille de son père. C'était un peu sa soeur, après tout...

Rei savait que la petite fille vivait dans le beau "manoir Ichinomiya", comme l'appelait sa mère. Cette grande maison, qu'elle avait vue de loin, entourée d'un immense jardin et fermé par une grille haute comme une frontière, lui paraissait comme irréelle. Elle imaginait cette soeur dont elle ignorait le prénom jouant, profitant de la beauté du jardin. Sans la moindre jalousie, car Rei était tellement gentille, de nature, qu'elle était incapable d'éprouver ce sentiment, elle était heureuse pour cette autre petite fille de son père, qui avait tant de chance ...

Pour l'anniversaire de ses neuf ans, le 25 décembre 1968, Rei se trouva comme chaque année seule avec sa mère, dans leur petit appartement .

M. Ichinomiya avait promis à Yoko Asaka de se rendre libre, dans l'après-midi, et de voir Rei dans un petit salon de thé de leur quartier à elles. Il n'était jamais venu voir sa fille dans l'endroit où elle vivait et ne donnait un rendez-vous que dans ce style d'endroit banal et neutre. Mais enfin, il voulait la voir le jour de l'anniversaire de sa naissance, et pour Mme. Asaka, c'était déjà beaucoup. Mais au dernier moment, l'homme d'affaires avait manqué à sa parole et avait fait téléphoner une de ses secrétaires "de son impossibilité de venir au rendez-vous", de façon neutre là aussi, comme s'il s'agissait d'un simple rendez-vous professionnel à annuler .

Rei n'était surtout déçue, que parce qu'elle voyait, davantage encore que d'habitude, des larmes dans les yeux tristes de sa maman . Même les câlins habituels de la petite fille ne la consoleraient pas aujourd'hui, Rei le sentait .

Un livreur sonna à la porte et Rei ouvrit. Sans réelle surprise, elle réceptionna le bouquet de fleurs blanches et le cadeau de son père, des livres reliés qui avaient dû coûter très cher, puis elle referma la porte sans bruit .

A part cela, cette journée fut une journée comme une autre, un peu plus triste, un peu plus lente ...

Si elle était déçue de l'attitude de son père, qui se croyait quitte avec son enfant "illégitime" en envoyant régulièrement des chèques à sa mère et des cadeaux, elle regrettait davantage de ne pas connaître sa "demi-soeur". Elle connaissait ce terme pour l'avoir croisé au cours de ses lectures de romans traduits de l'anglais ...

Cette petite fille qui vivait, dans un autre quartier, certes, "les beaux quartiers", mais dans la même ville qu'elle, - elle aurait aimé la voir, lui parler.

Rei l'avait vue, cette petite fille, à plusieurs reprises et même d'assez près... Elle l'avait croisée, une fois, dans un centre commercial où, accompagnée d'une domestique qui portait ses paquets, elle effectuait des achats. Et elle l'avait revue de loin, jouer dans le parc du manoir. Rei s'était plusieurs fois rendue, en cachette, pendant les heures de travail de sa mère, près du manoir Ichinomiya, dans le seul but de revoir de loin cette petite fille, qui la faisait rêver.

Au centre commercial, Rei avait été frappée par l'attitude de sa mère, lorsque toutes deux avaient croisé cette enfant blonde aux cheveux bouclés et à la robe rose . Mme. Asaka était restée comme paralysée sur place, sans pouvoir dire un mot, alors que la domestique et la petite fille passaient, indifférentes, sans un regard apparemment, devant elles. Elles étaient loin, lorsque Mme. Asaka put enfin sortir de cet état second dans lequel la présence de sa fille aînée l'avait plongée. Des larmes coulaient sur ses joues, qu'elle était incapable de retenir, devant une Rei étonnée, qui ne comprenait pas .

Cette petite fille, si belle, qu'elle, Rei, admirait tant de loin ... Elle aussi, faisait pleurer sa maman .

Pourquoi ? se demandait Rei, sans pouvoir trouver de réponse à cette question ...


8 . Fukiko, 1969


" Coquetterie "


Fukiko apprenait à faire du cheval. Elle eut bientôt la parfaite maîtrise de son coursier. Elle fit de grandes promenades avec son destrier dans les forêts canadiennes où elle passa ses vacances.

Agée à présent de onze ans, Fukiko en paraissait plus. Son air sérieux lui donnait un air grave. Elle parlait peu.

Elle s'intéressait maintenant aux belles robes, aux tissus et au maquillage. En l'absence de ses parents, elle entra dans leur chambre, ouvrit un placard et sortit une robe de soirée. Elle ouvrit un tiroir et en sortit un collier fait de perles de culture qu'elle mit autour de son cou. Puis, elle appliqua soigneusement du rouge sur ses lèvres. Elle avait l'air d'une jeune fille grandie trop vite et avait un air effronté. Fukiko se regarda longuement dans le miroir, sourit, fit une moue boudeuse, leva le bras qu'elle mit derrière la tête. Elle aimait ce que le miroir reflétait. En entendant un bruit, elle se démaquilla maladroitement, arracha plutôt qu'elle enleva la robe et le collier et remit rapidement tout en place .

Dans sa chambre elle regarda ses jouets, ses livres de petite fille. Elle les aimait bien, mais elle ne jouait plus avec. Elle avait conservé cette belle poupée aux cheveux bruns et aux yeux bleus avec sa robe rouge. Elle ka prit contre elle et referma ses bras sur la poupée, songeuse .

Pourquoi est-ce qu'aujourd'hui elle trouvait que ses jouets faisaient bébé ? , se demanda-t-elle. Elle ne le savait pas .

Fukiko grandissait et atteignait l'adolescence.

En 1968, Fukiko passa ses vacances scolaires au Japon. Loin de chez elle pendant ses mois de pension, elle retrouvait toujours ses habitudes dans le manoir familial avec plaisir. Au centre commercial, elle avait remarqué cette petite fille blonde accompagnée de cette dame à l'air mélancolique. Elle s'était demandée un moment pourquoi elle avait l'air si accablée. Puis le souvenir de cette dame et de cette petite fille quittèrent son esprit .

En 1969, Fukiko commença ses études, au collège, à Tokyo. Son père venait d'être nommé administrateur d'une école privée, Seiran. Il était donc naturel qu'elle y fasse toutes ses études secondaires .

Fukiko se fit rapidement des amies dans sa nouvelle école .

Un jour d'avril 1969, un samedi, Fukiko avait été invitée à l'anniversaire d'une de ses nouvelles amies. Yoko fêtait son douzième anniversaire. Après avoir ouvert tous ses cadeaux, elle invita ses amies à s'asseoir autour de la table. Fukiko s'assit en bout de table, mais Yoko lui dit que c'était sa place, et elle la fit se déplacer à sa droite. Fukiko protesta et dit que chez elle, elle avait toujours cette place. Yoko lui dit qu'elle n'était pas chez elle. Et la dispute commença ...

Fukiko rétorqua que Yoko avait dit de se placer autour de la table. Mais pas à sa place, lui répondit Yoko. Fukiko resta figée... Pour la première fois, quelqu'un lui tenait tête. Elle se détourna, prit son chapeau et sortit, le domestique chargé de la raccompagner après la fête d'anniversaire la fit entrer dans la voiture .

Fukiko sentait ses yeux la piquer... De retour au manoir, elle courut au jardin et se mit à pleurer. Une petite fille gracile, aux cheveux blonds plus courts qu'elle, coupés au carré, et âgée d'une dizaine d'années l'entendit pleurer ... Elle se leva et descendit les marches qui menaient dans le jardin . Elle s'approcha de la fillette en larmes .


9 . Avril 1968


" La rencontre "


Pour une fois, le rendez-vous n'avait pas été donné dans un endroit "neutre".

M. Ichinomiya avait voulu voir sa seconde fille dans sa demeure même, dans ce "manoir Ichinomiya" qui impressionnait tant Rei, et qu'elle ne connaissait que de l'extérieur.

C'était un samedi après-midi. Mme. Ichinomiya, malade depuis quelque temps, était en clinique. Takashi était en week-end à la campagne chez un ami, et Fukiko devait elle aussi être absente tout l'après-midi, ayant été invitée à un goûter d'Anniversaire. Seuls, les domestiques étaient dans la grande maison, et M. Ichinomiya savait qu'il pouvait compter sur leur discrétion .

Il avait donc demandé à Mme. Asaka de lui amener Rei chez lui.

Yoko Asaka était émue de se retrouver dans cet endroit où elle avait travaillé, et surtout où elle avait éprouvé les premiers sentiments amoureux pour cet homme si sévère et un peu dur, qu'elle n'arrivait pourtant pas à oublier. Cette émotion la rendait silencieuse, maladroite.

Rei fut vite énervée de la tournure que prit la conversation entre sa mère et cet homme qui était son "père" .

M. Ichinomiya reprocha, entre autres choses, à Mme. Asaka, d'avoir fait couper les cheveux de Rei ; il les préférait longs. C'était Rei elle-même qui avait demandé à sa mère d'aller faire raccourcir ses cheveux longs et bouclés, qu'elle avait du mal à démêler chaque matin avant d'aller à l'école. La petite fille avait maintenant une coupe assez courte. Ses cheveux lui arrivaient un peu au-dessus des épaules, et elle avait une frange qui assombrissait un peu ses yeux. Bizarrement, plus courts, les cheveux de Rei étaient raides ; et cette nouvelle coiffure, avec sa silhouette menue qui paraisait plus grande, lui donnait un peu l'air d'un garçon . Cela déplaisait, en tout cas, à M. Ichinomiya ...

Mme. Asaka avait toujours, vis-à-vis de son ancien employeur, un comportement servile de domestique. Elle ne répondait pas aux reproches qu'il lui faisait, se contentant de baisser la tête pour cacher les larmes qui venaient, disant seulement des "oui" brefs et timides à tout ce qu'il lui disait de faire, à l'avenir, pour leur fille.

Cette attitude de sa mère, ainsi que celle, inacceptable, de son "père", agaçait Rei, et elle aurait voulu être ailleurs...

Aussi, lorsque son "père" aborda la question du chèque mensuel qu'il donnait pour Rei, disant qu'il augmantait la somme, et qu'elle entendit sa mère le remercier ploiment, Rei préféra s'éloigner de l'endroit du salon où ils étaient assis jusqu'alors, tous les trois.

Contournant le grand piano à queue qui prenait un bon quart de la pièce, pourtant spacieuse, elle alla s'asseoir, le plus loin possible d'eux pour ne plus entendre, sur une chaise près d'une porte-fenêtre qui donnait sur la terrasse, et, quelques marches plus bas, sur le jardin.

Ce fut là qu'elle entendit les pleurs de la petite fille ...

Elle se leva sans faire de bruit, sortit et descendit lentement les marches , attirée par cette petite fille qu'elle venait de reconnaître. C'était "elle" , - la petite fille qui vivait dans la maison de son "père"...

Fukiko se retourna en entendant la petite fille qui venait à sa rencontre .


"Sniff!... Tu es la seule à m'avoir vue pleurer ."


La petite fille restait immobile. Fukiko lui parla :


"Viens t'asseoir là !", lui dit-elle , en tapotant l'herbe à sa gauche. La petite fille s'assit .


"Je croyais que tu étais la fille d'une des domestiques .


-Non...", articula Rei .


"Tu te rends compte !", s'écria soudain Fukiko . "J'ai eu la mauvaise place au goûter; ça ne m'est jamais arrivé ."


La petite fille la regarda d'un air navré. Une domestique vint, interrompant Fukiko :


"Mademoiselle, nous ne savions pas que vous étiez revenue . Il n'y avait que le chauffeur que nous avons vu.


-Je vais bien ; j'ai eu un malaise et il m'a raccompagné ici. J'ai été dans le jardin."


Rei admira la force de Fukiko, qui n'était plus en larmes du tout et semblait avoir oublié sa tristesse. Elle semblait si sûre d'elle.

En voyant la petite fille près d'elle, Fukiko pensa :


" J'aimerais bien qu'elle soit mon amie, elle est si jolie et elle n'a pas l'air comme les autres filles... Elle sait m'écouter et ne m'interrompt pas quand je parle. ( C'était l'impression que lui donnait Rei ...)"

Elle lui dit :


" Tu ne diras à personne que j'ai pleuré ... hein ? Jure-le moi !!!"


La silencieuse Rei promit en hochant simplement la tête en signe de consentement ...

Les derniers rayons du soleil, faibles en cette fin d'après-midi d'avril, venaient se perdre sur la pemouse où étaient assises les deux fillettes. Ils éclairaient le chevelure garçonne et le visage de la petite fille. Dans ses yeux bleus-gris, qui fixaient intensément l'autre petite fille, plus grande, silhouette sombre par l'ombre d'un arbre, il n'y avait rien d'autre que l'admiration et l'amour .

Rei était tombée sous le charme de son aînée... C'était arrivé en quelques secondes, pendant que Fukiko lui parlait et lui racontait ses "malheurs".


" Qu'elle est belle... avec ces cheveux dorés, un peu de la même couleur que les miens mais bien plus beaux, avec ces boucles qui lui descendent en cascade jusqu'à mi-dos... et avec cet air si fier qu'elle a eu, tout-à-l'heure, en se reprenant et en parlant à sa gouvernante... Elle doit avoir souvent cet air-là, si beau, sur son visage. J'en suis sûre... Et je comprends... je comprends que c'est cette fierté qui la rend si belle..."


Le coeur de Rei avait manqué un battement, d'émotion, lorsque Fukiko lui avait demandé de garder le silence. Rei était heureuse ; car elle sentait que quelque chose, - enfin -, les liait toutes les deux . - Quelque chose de bien plus fort encore que ces liens du sang que Fukiko, pour sa part, ignorait totalement à ce jour...

Ce lien ...

... Pour Fukiko, c'était cette promesse... Car cette fière petite fille, personne d'autre encore ne l'avait jamais vue en train de pleurer .

... Pour Rei, c'était cet amour admiratif, né soudain dans ce jardin et qui, à partir de ce jour, allait faire battre son coeur jusqu'à la dernière seconde de sa vie...


10 . Fin


Quelques années plus tard, en 1972, Mme. Ichinomiya mourait, chez elle à Tokyo. Quelques jours avant, elle avait fait venir Fukiko dans sa chambre, qu'elle ne quittait plus depuis des mois, ne voulant voir presonne... Et là, elle lui révéla ce secret, ce mensonge de plus de dix ans :


"Pardonne-moi de ne pas te l'avoir dit plus tôt, mais tu n'es pas ma vraie fille... Seulement ma fille adoptive... Tu es la fille de mon mari et de son ancienne maîtresse, cette Yoko Asaka avec laquelle il a eu une autre enfant. Je ne voulais pas mourir sans t'avoir dit la vérité..."


Fukiko encaissa...

Elle n'eut pas un geste, elle avait entendu ce qu'avait dit sa mère mais elle ne dit rien. Elle ne semblait manifester aucun sentiment apparent. Elle était maîtresse d'elle-même , et ne versa pas une larme, ni devant sa mère, ni devant quelqu'un d'autre.

Elle ne confia le secret qu'à sa seule vraie amie, la poupée de porcelaine brune à la robe rouge, et fondit en larmes dans son lit, le soir, après cette révélation. Elle fut accablée pendant quelques jours par cette nouvelle mais se ressaisit rapidement ; elle ne voulait pas que quiconque sache ce qu'elle traversait.

Toujours aussi fière, toujours aussi digne, elle continua sa vie habituelle de tous les jours. Mais avec une blessure indélébile au fond du coeur, comme si toutes ces années on l'avait trahie, en lui dissimulant sas véritables origines , et jusqu'à l'existence de sa propre mère.

Fukiko avait quatorze ans...

Plus d'un an après, à la fin de l'année 1973, Mme. Asaka décida de mettre fin à ses jours. Elle ne pouvait plus supporter sa vie, un échec total, à part Rei, son seul bonheur, son rayon de soleil, - mais justement, que lui apporterait-elle, à Rei ? Rien de bon, la petite s'occupait déjà de presque tout à la maison à sa place.

Mme. Asaka avait toujours aimé la mer... C'est pourquoi elle décida de se noyer. Avaler deux boîtes de barbituriques, puis nager en s'éloignant le plus possible du rivage, et puis se laisser couler. Ce serait simple... comme s'endormir dans un monde aquatique...

Avant de quitter Rei restée sur la plage, Mme. Asaka lui révéla, elle aussi, le lourd secret qui l'avait blessée à mort :


"Il faut que tu saches, Rei... Tu es si forte, toi, déjà adulte... Mais l'autre petite fille de ton père... Tu sais, Fukiko Ichinomiya... qui a un an de plus que toi... Elle est aussi ma fille. Tout comme toi. Son père a préféré me la retirer, dès sa naissance, et la faire adopter par sa femme légitime..."


D'une voix étouffée par les sanglots, elle continua :


"Tu sais, Rei, je l'ai vue... Elle, Fukiko... Plusieurs fois. Elle ne sait pas que je suis sa mère... Elle n'a pas ton caractère fort, elle est plus fragile que toi, même si elle a un an de plus... Alors, promets-moi une chose. De ne jamais lui révéler ce que je viens de te dire. Elle en mourrait, peut-être. Promets-moi... Rei, promets-moi de protéger ta soeur..."


Pleurant, Rei promit, en hochant la tête, incapable de prononcer un seul mot. Puis elle embrassa sa mère, la serra fort dans ses bras. Pour la dernière fois. Quelques minutes plus tard, Yoko Asaka s'enfonçait dans le sommeil et les eaux, au loin .
Sur la plage déserte, à genoux, ses poings fermés sur le sable, Rei pleurait, silencieusement, toutes les larmes de son corps. Elle acceptait le choix de sa mère de quitter la vie. Elle regardait la mort en face, Rei, de ses yeux de la même couleur que cet océan. Et elle tiendrait sa promesse. Oui, elle la tiendrait, dût-elle elle-même en mourir.


"Un jour, je ferai la même chose que toi, Maman. Un jour, je mettrai fin à ma vie. J'en suis sûre..."


Rei avait quatorze ans ...

Ainsi, au même âge, Fukiko et Rei étaient toutes deux entrées, avec violence, dans l'âge adulte.

Toute leur adolescence, - qu'elles allaient pourtant vivre côte-à-côte, enfin réunies...-, allait en être ternie.

L'amour, l'attirance, la haine, la violence... et au final, la mort pour la plus jeune des deux... Tout cela les attendait au tournant.

- Au tournant de leurs quatorze ans ...


FIN

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